Michael Moore, héraut malgré lui de la liberté d’expression au Canada
Vendredi 16 juillet 2004 - 09:22
Le trublion du cinéma américain Michael Moore est devenu sans le vouloir l’enjeu d’un combat pour la liberté d’expression dans son pays modèle, le Canada, où il risque d’être condamné pour avoir lancé des commentaires négatifs sur les Conservateurs en pleine campagne électorale.
Le cinéaste, qui cite volontiers le pacifisme de la société canadienne en exemple dans ses films, est la cible d’une plainte déposée cette semaine par un groupe de jeune militants conservateurs auprès d’Elections Canada, l’organisme chargé d’organiser et de contrôler le bon déroulement des scrutins.
« La loi est très claire, section 331, les étrangers ne peuvent pas venir au Canada pour influencer les gens à voter d’un manière ou d’une autre », explique Kasra Nejatian, 21 ans, président de cette association universitaire.
Cet étudiant en commerce à l’université Queen’s de Toronto n’a guère apprécié que le réalisateur, de passage dans la métropole fin juin pour la promotion de son film « Fahrenheit 9/11 », supplie les Canadiens de ne pas voter pour le Parti Conservateur de Stephen Harper.
« Ne faites pas ça, pour l’amour du Ciel », avait dit le bouillonnant Américain, à un moment de la campagne où les sondages plaçaient au coude à coude le Parti libéral du Premier ministre Paul Martin et les Conservateurs.
Michael Moore, qui souhaite surtout voir George W. Bush quitter la Maison Blanche, avait affirmé qu’« il y aurait des conséquences désastreuses » si les Canadiens donnaient le pouvoir à Stephen Harper. « S’il gagne, Bush va organiser une fête ».
Les Libéraux ont finalement remporté les élections parlementaires du 28 juin, sans gagner cependant suffisamment de sièges à la Chambre des Communes pour permettre à Paul Martin de former un gouvernement majoritaire.
Pour Kasra Nejatian, les critiques du cinéaste ont eu un impact sur le vote. « Michael Moore est une célébrité, et sa venue a été largement couverte par tous les médias nationaux », souligne-t-il.
Pour autant, sa démarche est plus complexe: convaincu que cette loi est « une mauvaise loi » parce qu’elle restreint la liberté d’expression, il veut, pour en faire un exemple, que « Michael Moore soit accusé, et qu’il soit condamné à la peine maximale, 2.000 dollars canadiens et/ou 6 mois de prison ».
Afin de soutenir sa plainte, il a lancé une pétition sur internet qui avait recueilli jeudi, après une semaine, plus de 2.000 signatures.
Sa démarche est soutenue par le groupe de droite National Citizens Coalition qui y voit lui aussi un bon moyen de faire tomber en justice ce qu’il baptise « la loi du bâillon » (gag law).
« Aussi longtemps que cette loi existe, elle doit s’appliquer de la même façon aux Conservateurs, aux Libéraux et aux multimillionnaires américains », estime Kasra Nejatian.
Elections Canada a refusé « de confirmer ou d’infirmer l’existence d’une plainte ou d’une enquête » sur Michael Moore. Mais la perspective que le cinéaste primé à Cannes puisse être sanctionné suscite déjà beaucoup de remous dans le pays.
« Hélas, M. Nejatian pourrait avoir raison », commentait l’influent Globe and Mail. « La loi est mauvaise. Et M. Moore pourrait bien être la bonne personne pour la défier », estime le quotidien.