Sorj serrait les sangles de l?armure. Son petit frère avait été obligé de monter sur un escabeau pour arriver à fixer les épaulières. Thibaut le maudit intérieurement. Il voyait des gens pouffer dans l?assistance. Comme si le château manquait d?écuyer valable ! Pourquoi donc lui assigner le cadet de la famille ? Heureusement le prince n?était pas encore installé dans sa tribune.
A peine quelques minutes que Thibaut avait fait son arrivée sur le sable de la lice et il suait déjà. Il n?était pas certain que le soleil de midi soit réellement en cause. Cela faisait deux jours qu?il souffrait d?anxiété. Son premier tournoi, enfin ! A seize ans, il était plus que temps mais la peur de décevoir son père le tenaillait. Celui-ci avait fait faire l?armure sur mesure, il y a un mois à peine.
Le jeune homme n?avait eu que peu d?entraînement et il n?était pas sûr qu?on lui fasse vraiment une faveur en l?autorisant à participer au tournoi.
Mais il s?était entraîné sans relâche jusqu’à être meurtri par le métal. Ses muscles le faisaient encore souffrir, lui rappelant ses débuts au maniement à l?épée.
- Echraze-le Tsibaut! lui souffla Sorj.
- Tiens-toi prêt avec une autre lance ! lui intima Thibaut d’un ton sec.
Sa voix lui parut trop forte et plusieurs personnes dans l?assemblée tournèrent leur visage vers lui, sourcils froncés.
A l?autre bout de la lice, son adversaire, Mélard de Swanec était déjà prêt. Même dans son armure il paraissait maigre. Thibaut reprit un peu confiance en lui. Les Swanec étaient les vassaux de père, ils n?allaient quand même pas l?humilier aujourd?hui ?
Après l?avoir aidé à monter en selle, Sorj lui passa son casque. Celui-ci était orné d?une tête de faucon, le bec et le regard acéré. Après avoir contemplé quelques secondes l?emblème de sa famille, il enfonça le heaume sur son crâne. Le brouhaha ambiant de la noblesse assemblée se fit plus distant.
Son cheval s’ébrouait sous lui et piaffait d’impatience. Thibaut resserra ses mains moites sur sa lance. Il n?était toujours pas habitué ni à son poids ni au manque de mobilité à cheval.
Faisant abstraction de l?agitation alentours il concentra son regard sur l?autre jouteur. Se forçant à voir face à lui ce même mannequin d’entraînement qu’il avait réduit en bouillie à force de charges.
Au final, Swanec n?était pas si impressionnant que ça, le cygne aux ailles déployées qui ornait son casque le faisait pencher. « Je ne suis pas le seul à avoir l?air ridicule ici. » pensa Thibaut, souriant presque.
Une grande clameur retentit, annonçant l?arrivée du Prince Sigmund. Ce n?était pas tous les jours qu?un tournoi était organisé à Montfaucon encore moins en présence d?un invité de sang royal. Même si le ventre déjà bedonnant de celui-ci inspirait bien moins de respect que les gens n?en avaient pour son père.
Le jeune Forcefer était en pleine tournée des vassaux du Sud. C?était une sorte de tradition qui permettait aux nobles de découvrir leur futur roi. Montfaucon, de par son prestige, avait eu droit à la première visite.
Bien sûr, tout ceci avait été annoncé il y?a près d?un an. Le prince, lui, s’était mis en route avec tout ses suivants il y?a plus de trois mois mais n’était arrivé qu’hier. Trois longs mois pour faire le même chemin qu?un messager mettait à peine un seul à parcourir.
Apparemment les jouvenceaux, courtisans et autres godelureaux avaient fait fort de rendre son voyage le plus plaisant possible. Fêtes, beuveries et filles de joie accompagnaient celui-ci depuis son départ de la capitale. Tous les nobles présents semblaient avoir pour mot d?ordre de gagner quelque faveur en chemin. Le prince était un garçon de vingt ans à peine qui devait être bien plus facile à influencer que son père. Le roi Kylios le Sec, lui était un vrai Forcefer, droit et dur. Juste, parait-il. Assez juste, en tout cas, pour que la paix règne depuis son ascension au trône voilà trente-cinq ans.
Thibaut connaissait sa leçon: Sigmund, fils de Kylios, dit le Sec, et frère de la belle Orlamund. La famille Forcefer était issue d?une lignée glorieuse qui avait conquis le trône. Renversant ainsi les Laperts, rois corrompus et durs qui n’hésitaient pas à faire juger leurs vassaux pour s’adjuger leurs biens. Une période de prospérité s?ensuivit une fois les derniers vestiges de la rébellion écrasés. Arrivant même à calmer les ambitions de leur voisin, le royaume de Liudmark. En bref, le royaume était en paix et Thibaut faisait partie de la jeunesse qui servirait le futur roi.
Il s?entraînait depuis son plus jeune âge à succéder un jour à son père. « Justice et Honneur » ces mots résonnaient dans son esprit, gravés comme sur les remparts à l?entrée du château.
La simple pensée de régner un jour sur Montfaucon l’apeurait et l’excitait à la fois. Il se voyait déjà à la tête de ses vassaux pour écraser quelques brigands ou encore à organiser une fête somptueuse au château. Celui-ci n’en connaissait que de trop rares. Il savait pourtant que ce n’était que rêves et que le quotidien du seigneur de Montfaucon consistait surtout à faire le tour des terres, à tenir conseil avec les vassaux et à régler les questions de justice du bas peuple.
Le drapeau annonçant le début de la joute fut abaissé et Thibaut lança instinctivement son cheval au galop. Il se sentit fort secoué dans son armure et serra les genoux encore plus. Seule importait la silhouette de son adversaire qui se rapprochait. Son ?il se focalisa sur le cygne qui lui fonçait dessus. Thibaut gardait sa lance baissée afin de ne la relever qu’au dernier moment et de surprendre le cavalier adverse. Le but était de casser sa lance sur le bouclier de son rival et si possible de faire tomber l’autre jouteur.
La distance diminuait rapidement. Tout cela lui paraissait irréel, jamais il n’avait été si vite et aucune chevauchée ne lui avait semblé prendre autant de temps. Soudain, il lui sembla que l’adversaire était trop proche et il releva sa lance par réflexe. Ce geste précipité fit tout basculer.
Lorsque les deux lances rencontrèrent leurs cibles, celle de Thibaut ne fit que glisser le long du bouclier au cygne alors qu’il sentit l’autre se fracasser en plein contre le sien. Le souffle coupé, il lui sembla voler au ralenti. Il put même apercevoir des visages étonnés qui le fixaient. Désarçonné, il tomba soudain en arrière et s’affala par terre dans un fatras de ferraille.